Maitre Emmanuel Altit
est avocat au barreau de Paris, spécialiste du droit international. Il
est l’avocat de l’ancien président Laurent Gbagbo. Dans cette interview
diffusée le 31 octobre 2016 par une chaîne de télévision en ligne, Me
Altit dénonce la partialité de la CPI et les manigances de la Procureure
Fatou Bensouda. Interview…
Quelle est votre opinion sur la Cour Pénale Internationale ?
Est-ce que vous diriez que le Burundi l’Afrique du Sud ou la Gambie ont
eu raison de quitter cette Cour ?
D’abord,
il faut dire que la décision de ces trois (3) pays, même si elle n’est
pas effective pour le Burundi et la Gambie, l’est pour l’Afrique du Sud
qui reste tenue néanmoins pendant un an vis-à-vis de la Cour Pénale
Internationale. C’est une décision importante.
Vous la comprenez ?
Oui,
oui, je la comprends, très franchement je la comprends. On peut être en
faveur de l’établissement d’une justice pénale internationale, on peut
être en faveur de la lutte contre l’impunité. On peut être en faveur des
droits de l’Homme, en faveur du droit des victimes et en même temps
reconnaitre que cette Cour pénale internationale ne remplit pas ce qu’on
pouvait espérer, n’atteint pas les objectifs très élevés qu’elle
s’était donnés. Et, en particulier, on peut critiquer la manière dont
fonctionne le bureau du procureur.
La procureure Fatou Bensouda qui est une gambienne…
Oui,
mais elle n’est pas la seule. Absolument, la Gambie est en train de se
retirer. Ce qui est décidément un désaveu politique. On peut adhérer à
l’idée de la Cour Pénale Internationale tout en étant critique et
reconnaissant qu’un certain nombre d’enquêtes qui ont donné lieu à des
procès n’ont peut-être pas été faites de la manière dont il a fallu
qu’elles soient faites, pas assez approfondies. Le bureau du procureur a
souvent donné l’impression de participer à une justice des vainqueurs.
On peut donc comprendre qu’un certain nombre de chefs d’Etat africains
se soient étonnés, inquiétés donc de la manière dont cette justice a été
mise en place. Ça fait longtemps qu’ils préviennent « on va partir si
ça ne s’améliore pas ». Et maintenant, voilà, il y a eu un premier pas
important.
Oui, parce que jusqu’ici, c’est une Cour qui ne poursuit que les Africains, il faut le reconnaître…
Pas
tout à fait parce qu’il y a des enquêtes en cours qui sont des enquêtes
concernant la Géorgie et l’Afghanistan. Mais c’est vrai que les procès
en cours concernent les Africains et que les grosses affaires sont des
affaires africaines.
Ces procès concernent des
Africains de RDC, d’Ouganda, du Soudan, de Côte d’Ivoire, bien sûr on va
parler de Laurent Gbagbo, de la Libye, du Kenya enfin j’en passe… mais
de beaucoup de pays africains. Qui décide à la CPI de lancer telle ou
telle poursuite ? Dans le cas du Gabon, pour lancer une enquête
préliminaire, qui a ce pouvoir de décision ?
Ecoutez,
quand le pays fait partie du traité de Rome (traité fondateur de la
CPI, ndlr), il peut renvoyer une affaire ou déférer une situation au
bureau du procureur qui enquête et est libre de décider s’il poursuit ou
pas son enquête ou ensuite s’il va ou pas au procès ou plus exactement
s’il va demander l’autorisation aux juges d’aller au procès. Lorsque le
pays n’est pas membre du traité de Rome, à ce moment-là, les grandes
puissances peuvent déférer une situation au procureur. Il y a évidemment
un aspect politique qui est tout à fait clair.
C’est
tout à fait étonnant ce que vous venez de dire puisqu’il faut rappeler
que ce traité réunit 124 pays moins trois, donc 121 pays, et que la Cour
est entrée en fonction en 2002 mais ni les Etats-Unis, ni la Chine, ni
la Russie, ni l’Inde, enfin toutes ces grandes puissances n’ont font pas
partie…
Oui, ils se méfient
beaucoup. Il dire que cette Cour est la première Cour permanente, pénale
et universelle dans l’histoire de l’humanité. Mais cette universalité a
des limites. L’Asie est assez indifférente. Disons-le simplement et un
peu rapidement. L’Amérique du sud, il ne se passe pas grande chose. Donc
l’universalité de cette Cour, sa légitimité en tant que Cour
universelle, repose sur les Africains, naturellement. Donc vous voyez là
l’impact du retrait de l’Afrique du Sud, le plus grand pays africain,
le plus puissant et de toute sorte de pays qui vont la suivre parce
qu’il n’y a pas que la Gambie et le Burundi. D’autres pays vont suivre
l’Afrique du Sud.
Pourquoi, selon vous, ni les Etats-Unis, ni la Chine, ni l’Inde ne vont partie de la Cour Pénale Internationale ?
Eh
bien parce qu’ils se méfient. Le procureur peut aller dans un certain
sens parce qu’il est assez libre. Mais on peut imaginer toute sorte de
pression s’exerçant et il vaut mieux s’abstenir que d’avoir de mauvaises
surprises. C’est ce qu’ont pensé les USA et toute sorte de pays qui
pouvaient légitimement, il faut bien le dire, s’inquiéter d’une justice
qui soit la pression d’une forme de politisation.
Accepter
le verdict, les enquêtes de cette Cour, c’est quelque part permettre
une certaine souveraineté ; est-ce cela qui fait que les grandes
puissances ne veulent pas y aller ?
La
Cour est une Cour complémentaire, "subsidiaire" on dit en anglais.
C’est-à-dire qu’elle n'intervient que lorsque les juridictions, les
cours, les tribunaux nationaux ne sont pas capables de traiter les
affaires de crimes très très graves pour lesquels la Cour a compétence.
Mais, en réalité, il y a cet aspect politique qui fait que sont envoyées
à la Cour des affaires dont on sait que si elles vont devant la Cour,
on détermine en quelque sorte le bon et le méchant. Quand on décide
d’envoyer un ancien chef d’Etat comme le président Gbagbo, absolument ce
sont les grandes puissances qui décident de ça. Elles décident de ça
parce qu’elles ont considéré avant toute enquête sérieuse et parce que
c’est de leur intérêt, disons les choses clairement. Parce qu’elles
considèrent que c’est de lui qu’elles veulent se débarrasser. En
essayons de le délégitimer en l’envoyant devant la Cour Pénale
Internationale, elles essayent naturellement de légitimer son
remplaçant. Vous voyez. Le problème du bureau du procureur de la Cour
Pénale Internationale, c’est qu’il ne peut pas, voudrait-il, en
aurait-il les moyens, en aurait-il la volonté, ne faire abstraction de
cet aspect politique.
Déjà, il n’en a pas les
moyens, la Cour n’a pas beaucoup d’argent, elle n’a pas assez de moyens
financiers. Qui est-ce qui paye pour cette Cour internationale, qui
est-ce qui la finance ? Ce n’est pas l’ONU ?
Ecoutez,
la Cour a pas mal d’argent, c’est un budget d’à peu près 130 millions
d’euros par an financé par les Etats parties au traité de Rome dont on
parlait et qui se sont réunis et ont décidé de créer cette Cour et de
lui donner les moyens de fonctionner. Elle a les moyens de fonctionner.
Après, l’utilisation de cet argent, c’est autre chose. Est-ce qu’il est
bien utilisé, est-ce qu’il n’est pas bien utilisé ? Est-ce que c’est
bien de passer à une enquête là, est-ce que ce n’est pas bien de passer à
une enquête là, cela dépend de la décision libre du procureur. C’est là
où le bat blesse. Vous comprenez. Les Africains perçoivent les
décisions du procureur comme politiquement orientées et orientées
notamment contre les Africains. Et tout le problème est là. Ce n’est pas
une question de moyens, c’est une question d’orientation, c’est une
question je dirais d’aller ou pas dans le sens des grandes puissances.
Les pays africains ont senti ou cru sentir ou perçu que le procureur
allait dans le sens des grandes puissances. Le problème est là.
En
parlant, vous avez fait allusion à la Côte d’Ivoire. Qui décide que tel
procès se fera devant la CPI ou devant une juridiction nationale parce
que Laurent Gbagbo aurait pu être jugé par la Côte d’Ivoire…
Il
y a des critères. Des critères très clairs d’ailleurs. Si la Cour
considère que les critères de la complémentarité, c’est-à-dire que son
intervention à la place des juridictions ivoiriennes défaillantes, si
les juridictions nationales sont défaillantes sont remplies, alors la
Cour dit : « oui, on peut se saisir de cette affaire ».
Emmanuel Altit, en un mot, malgré tout, cette CPI est un progrès pour la justice et le droit international...
C’est
une question extrêmement difficile que vous posez. C’est une question
de perspective. On peut même dire que l’idée de la Cour est une belle
idée. On peut dire que l’idée de la lutte contre l’impunité, que les
puissants ne puissent plus échapper à leurs responsabilités, qu’il n’y
ait plus de président qui puisse échapper aux conséquences des crimes
qu’il aurait pu ordonner, c’est excellent. La manière dont cela est mis
en œuvre, la manière dont le bureau du procureur met en œuvre cette
idée, est discutable. Et, encore une fois, l’attitude des pays africains
qui quittent la Cour peut se comprendre.
SOURCE : imatin.net

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